La solution ?

« Tu as perdu la tête ! s’emporta Allir. Ou alors tu te moques de moi.
– Non ! Si, peut-être, bafouilla Aljère en se frottant le visage. Je ne sais pas… Écoute, j’ignore le fin mot de l’histoire, mais c’est peut-être la seule solution. »
Le premier archilleur n’en croyait pas ses oreilles. Son confrère se tenait là, devant lui, avec le projet insensé de détruire les cités volantes. Rien de moins. Comment pouvait-il songer à pareille folie ? Et sur quoi, une simple intuition ?
– Rends-toi bien compte Aljère. Je viens de t’annoncer que par ma bêtise, j’ai ôté à ce monde l’un de ses plus fameux trésors. Et toi, tu te montres chez moi, juste après cet événement, souligna Allir, et tu me soutiens que là se trouve peut-être notre salut. N’est-ce pas étrange ? Honnêtement. »
L’invité surprise s’enfonça lourdement dans son fauteuil, comme accablé par le poids d’un avenir incertain. Il resta ainsi de longues secondes, les yeux dans le vide, les lèvres tordues en une grimace de dépit. Puis son regard se porta vers une fenêtre difforme, où un ciel grisâtre et menaçant s’avançait. Finalement, Aljère souffla de désolation avant de se tourner vers Allir :
« Je ne sais pas, avoua-t-il tristement. Je me fais peut-être des idées, après tout.
– Bien, s’anima le premier archilleur, reprenons depuis le début. Lorsque tu as ramené le mage, ce dernier a parlé d’offrir le trône des cités volantes à notre cher commanditaire, monsieur Bambleck. Cette information attrapée au passage t’a bien sûr tiraillé l’esprit, torturé même, à ne plus pouvoir dormir.
– Allir, le gronda son invité. Pense ce que tu veux. J’ai mené ma petite enquête sans trouver guère d’éléments à son sujet. Toujours est-il qu’il m’a rappelé peu de temps après cette entrevue. Il savait que je creusais. »
Aljère attrapa le godet posé sur la petite table basse qui le séparait de son homologue, le vida tranquillement, puis reprit :
« Comme je le disais avant que tu t’emportes, c’est de lui que vinrent toutes les réponses. Du moins, celles qu’il laissa entendre. Loin de m’avoir révélé sa véritable identité, il m’a avoué s’être lancé dans une course contre ses frères et sœurs pour s’emparer des cités volantes. Heureusement pour nous, poursuivit Aljère un brin ironique, Bambleck ne désire que les protéger. Ayant compris l’intérêt des cuves, il m’a chargé de fouiller toutes les ruines à leur recherche et de lui en rapporter le plus possible. Mais quelque chose ne tourne pas rond, je ne sais pas si on peut lui faire confiance. Voilà pourquoi je suis venu à ta rencontre, pour te demander conseil.
– Oh, alors maintenant que tu as besoin de moi, j’existe à nouveau.
– Ça recommence, s’assombrit l’invité. Tu imagines facilement ce qu’il m’en coûte d’être ici, n’est-ce pas ? Passe-moi ta rancune et concentrons-nous sur de plus graves problématiques. »
Avantagé, le maître des lieux étira les lèvres en un sourire narquois, puis son visage se vêtit d’un masque de sérieux rare chez lui.
« Tu me parles de confiance, commença-t-il froidement, mais qui me dit que je dois te croire toi ? Tu peux très bien me mentir, comme tu l’as fait auparavant, et profiter de mon savoir, et de mon matériel, précisa-t-il en désignant les cuves fraîchement trouvées à Nanléar. Je me retrouve donc dans une situation délicate : dois-je m’associer à toi ? Devons-nous répondre à l’appel de Bambleck ou tenter de le doubler ? Voilà déjà trois options peu enviables de mon point de vue. Cela dit, poursuivit Allir après un instant, même si selon toi une ombre terrible plane sur nous, il existe peut-être une échappatoire. Au lieu de faire exploser les cités volantes, pourquoi ne pas modifier la mélodie à jouer pour lever leur bouclier ? »
Aljère écarquilla les yeux. Dans sa crainte et l’empressement qui s’était emparé de lui, il n’avait pas songé à cette idée. Ses épaules tombèrent :
« Sais-tu comment réaliser cette prouesse ? Si la situation est telle que l’a décrite Bambleck, si ses frères et sœurs tentent réellement de s’approprier le pouvoir des cités, et s’ils sont réellement en avance sur lui, avons-nous seulement le temps de répondre à cette question ? Toutefois, affirma Aljère en se calmant, si cela peut nous éviter ce terrible sacrifice, je suis avec toi.
– Non, mon cher, demande-toi plutôt si Je suis avec toi. »