Sombrer

Le fracas des pommeaux d’épée et des hampes de lance sur la porte consolidée par la magie d’Allir s’éveilla quelques secondes avant que son confrère ne rejoigne le centre de la pièce. La conscience des archilleurs se noya alors sous les cris étouffés, les ordres divers et les chocs assourdis. Pourtant, au milieu de ce brouhaha, Aljère s’affairait à ôter l’une des plaques qui habillaient la base cylindrique du pilier, comme il l’avait vu dans le livre sur l’île d’Allir.
Ce dernier demeurait silencieux, immobile, simple observateur. Coincé entre son pouce et son index, et aidé de son majeur, dansait un étrange anneau aux reflets changeants. D’un vert à la clarté prononcée, ses bordures ondulées se paraient de jaune, de rose, et enfin de bleu.
« Je ne peux rien faire dans ces conditions ! s’alarma Aljère. Il y a trop de bruit ! »
La main d’Allir se referma sur elle-même, emprisonnant tout à fait l’anneau, puis il sourit malgré ses traits fatigués.
« Je suis désolé. Pour ce qui va se passer ensuite », précisa-t-il avant d’ouvrir les doigts et d’enfiler la source de son prochain pouvoir.
L’archilleur sentit la magie s’infiltrer dans son être, sans douceur ni grâce, comme un torrent enfin libéré de toute entrave. La violence de cette intrusion le laissa sans voix, à genoux sur le sol et tremblant. Ses yeux fixaient vaguement un point entre ses mains crispées. Les mâchoires serrées, les lèvres retroussées sous l’effort, Allir tentait de conserver l’intégrité de sa conscience, de retrouver prise dans la réalité. Comment faire, alors que le monde entier dansait, qu’aucun son ne parvenait à ses oreilles, que les couleurs se mélangeaient, se tarissaient, avant de reprendre vie avec trop d’ardeur ?
Il réussit pourtant, à l’instant où quelque chose enserra son épaule.
« Va… Al… tu vas… ALLIR ! Réponds-moi ! »
La réalité lui revint avec la même bienveillance qu’une gifle. Allongé sur le sol, il secoua doucement la tête avant d’opiner du chef. Puis il se releva délicatement, et indiqua à Aljère de poursuivre le rituel. Avec le reste de sa conscience, son ouïe avait repris ses fonctions et lui signalait que les mercenaires continuaient de s’acharner sur la porte. Pire encore, ils frappaient désormais un autre point de la pièce, espérant probablement traverser directement le mur.
« Que faisons-nous ? s’enquit Aljère. Si je joue maintenant, Avizaar va capter et enregistrer ce vacarme. Personne ne pourra plus le reproduire, il en sera fini de nos visites dans les cités volantes !
– Serait-ce vraiment un mal ?
– Ne me dis pas que…
– Non, bien sûr. J’ai une idée en tête. Dès que j’aurai agi, joue. »
Sans plus attendre, Allir ferma les yeux, se focalisa sur le pouvoir de l’anneau, et lança sa magie. De ses doigts fusèrent des éclairs multicolores qui fondirent aux pieds mêmes d’Aljère avant de s’y concentrer. Rapidement, une bulle naquit, grandit et grandit encore jusqu’à englober le musicien. Allir pouvait toujours le voir, mais pas l’entendre.
Ce qu’il se passa ensuite demeure du rêve pour le premier archilleur. Au bord de l’épuisement, il limita ses centres d’intérêt à maintenir sa magie. Il aperçut son confrère manier la flûte, tout comme il sut que le mur sur sa gauche cédait sous la pression et l’acharnement des mercenaires. Il se sentit finalement glisser entre les griffes de l’inconscience et des ténèbres.
Un instant, il se découvrit à côté d’Aljère, marchant dans un long couloir, encadré par des hommes en armes. La seconde suivante, ils passaient sous une arche. Celle d’après, Allir poussait son compagnon vers le même trou béant qui les avait vu entrer. Ils tombèrent dans le vide, droit vers le sol. Il se souvint s’être demandé à quoi il ressemblerait ensuite. Puis il avait attrapé Aljère et avait formé la plus épaisse et la plus solide couche de pierre possible.
Les ténèbres. La douleur. Les rues qui défilaient. L’inconfort des épaules qui le portaient. L’attente dans une venelle. Les ténèbres.
Allir retrouva un sens relatif des réalités dans son sas. Des projectiles brillants fusaient tout autour d’eux. Voliette volait rageusement dans les cieux pour leur survie à tous les deux. À gauche, à droite, vrilles, plongeon.
Cela ne suffit pas…
Alors qu’elle s’effaçait pour esquiver un nouveau tir, son aile droite, blessée lors de l’atterrissage forcé sur Avizaar, refusa de se replier tout à fait. La boule de lumière passa au travers sans ralentir, laissant un trou béant dans la peau écailleuse. Le cri qu’elle poussa déchira le cœur de son dragonnier, qui ne put rien faire d’autre que constater leur chute.