Celle-qui-défit-les-pillards

Pour la dixième fois depuis le lever du soleil, il décrivit, à sa sauce, l’attaque des pillards. Et toujours la foule s’étoffait, toujours le peuple de la ville s’amassait près de lui. Déjà écouté par la majorité, le diseur répétait avec ferveur l’histoire qu’il voulait semer. La force de Mazy laissait toute l’assemblée rêveuse, de même que sa charité, sa faim de justice et sa gloire secrète. À leurs yeux, la guerrière s’auréolait de cette lueur propre aux mythes du passé, aux plus hardis héros.

Alors, lorsque la porte s’ouvrit sur deux essoufflés, la magie s’estompa. L’écho des murmures s’éleva si vite que le diseur comprit. Il serra les mâchoires et grimaça. La suite promettait d’être désagréable.

« Elle arrive. C’est vrai ? Je l’ai vu. Impossible. C’est elle, sûr ?! »

L’écho disparut et laissa place au brouhaha.

« Je dois la voir. Elle ressemble à quoi ? Et sa hache ? Elle va… »

Le diseur crispa les lèvres alors que Mazy poussait la porte de ‘’L’ours bipède‘’. L’accueil offert à la guerrière lui apporta le répit du désespoir. Il réalisa que dès qu’elle poserait les yeux sur lui, tout s’achèverait. Il s’amusa tout de même de la voir supporter cette masse de villageois l’applaudir, la féliciter ou lui taper l’épaule. Puis elle le fixa du regard, lui parmi les autres, assis sur la table du milieu. Il aurait dû vérifier que la porte de derrière soit ouverte.

Malgré tout, il sourit à la guerrière, qui s’étouffa :

« Garg… »

Elle déglutit avec difficulté.

« …Gouillis et mort juteuse. »

Fut tout ce qu’elle trouva pour éviter de révéler qui se cachait derrière le diseur.

« Toi ! hurla-t-elle, le doigt droit sur lui. Suis-moi, tout de suite ! »

L’homme acquiesça, troublé, puis sourit à l’assemblée de curieux désormais cois. Il passa au travers de la masse et se faufila jusqu’à Mazy, qui ouvrit la marche.

Muette jusqu’à leur sortie du village, elle fit volte-face à toute vitesse et l’attrapa par le col :

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Garguyme ! Qu’est-ce que tu fais ?

– Je souris, ma chère, mais je reste céleste. Et tu ferais mieux de me lâcher. Tout de suite, acheva-t-il de sa voix froide. »

Elle s’exécuta, surprise par sa propre audace.

« Dis-moi, reprit-elle, par quelle hasard cette ville sait-elle ce qu’il s’est passé ?

– Parce que j’ai exposé le récit partout où je le pouvais.

– Pourquoi ?!

– Pour toi. Pourquoi d’autre ? Mazy, poursuivit-il avec le calme qui le caractérisait, si tu veux épouser Ourkess, tu dois rallier le camp des immortels. Pour cela, la foi du peuple doit t’être acquise. Et ce peuple doit être au fait des choix que tu es prête à faire pour lui. Sauver ce village t’a permis de rameuter celui ou celle qui implorera pour sa cause désespérée. Il saura aussi que tout adversaire qui le mérite sera châtié avec la même rage que les pillards. Et celui qui aura prié pour toi t’apportera les restes des victimes. L’or et les armes de valeur par exemple. Tes choix, ta lumière. Mais ce processus requiert du temps. Je me propose juste d’accélérer tout ça pour toi. »

Mazy le fixa, surprise par tous ses aveux, sembla réfléchir puis :

« Qu’est-ce que tu retires de cette histoire ?

– Le plaisir de t’aider, et celui d’agacer mes frères et sœurs. Oui, plus cela à dire vrai, acheva-t-il tout sourire. Pas de riposte ?

– Ça me va. »

Quelque chose attira le regard de la guerrière vers la ville.

« Oups, susurra Garguyme, la childa locale, tu ferais mieux de partir.

– La childa ?

– Oui, je peux la flairer d’ici. Et je suis presque sûr qu’elle te cherche, de même que les hommes avec elle.

– Mais je fais quoi, moi ?

– Ce que tu veux. »

Puis il disparut après avoir claqué des doigts.