Logogriphe

Délesté de plusieurs pièces d’or, Allir quitta l’établissement de Monjrau le cœur allégé. Pour la forme, il s’était plaint du soutien du receleur envers son rival, Aljère, et d’autres après lui. Toutefois, l’archilleur acceptait l’excuse révélée. S’irritant la gorge, il avait reconnu lui-même que si les places avaient été inversées, il aurait aussi vendu l’information. Une réduction aurait tout de même été appréciée. Après tout, si Monjrau jouissait d’une telle renommée, il la lui devait en grande partie, pour l’avoir fourni en merveilles dès ses premières fouilles.
Les lèvres d’Allir se pincèrent alors qu’il s’avouait que ses agissements de l’époque avaient également été dictés par les offres décevantes des concurrents de Monjrau. En somme, tout le monde y avait trouvé son intérêt, et l’entente des deux hommes ne devait pas forcément altérer leur attrait pour la finance.
Au détour d’une rue, il découvrit une place où s’animait calmement l’eau d’une fontaine. Ses pas l’avaient-ils mené dans ce lieu de paix inconsciemment ? Toujours fut-il qu’il l’accueillit avec un certain plaisir. Sa copie du message du mage en main, il s’installa au bord du bassin circulaire où ondulaient quelques poissons. Leur robe rouge, tachetée de blanc et d’or, contrastait avec la mosaïque nuancée de bleu qui habillait les profondeurs. Au cœur de ce tableau de ciel lointain, où se reflétait la voûte céleste, se dessinait la base d’une cité volante. S’extirpant de l’eau, la statue centrale représentait les bâtiments de cette ville, droits et parfaitement rigides, comme on les imaginait avant que le premier archilleur ne parvienne à en visiter une.
Ce souvenir réveilla l’esprit d’Allir, qui sortit de sa contemplation. En plus d’Aljère, trois autres concurrents le devançaient, il devait se hâter de retrouver le mage. Un instant, il maugréa à l’idée que ses prédécesseurs avaient été guidés par le personnel du Musée des Anciens. Pourquoi diantre ne lui avaient-ils pas dit qu’ils avaient révélé l’existence de Monjrau au maître des arcanes ?
Pressé, l’archilleur déplia son bout de parchemin et relut son contenu :

Sur mes sept pieds, je vous accueillerai le temps d’un repas et d’une nuit.
Mes quatre têtes, pareilles aux premières lueurs.
Ôtez-moi en deux, je serai le bord d’un ruisseau.

Mes trois pieds sonnent comme ma tête.
Sans ma queue, je désigne le possesseur.

Parfois faites pour la guerre, ou à bœufs, mes quatre têtes se laissent guider.
Semblable au vent, mon cœur souffle sur les surfaces planes.
À mes quatre queues, votre navire sera le bienvenu.

En ce lieu, demandez monsieur Guergean.

« Hum, se rembrunit Allir, on dirait un logogriphe. Trois paragraphes, pour trois mots différents. »
D’après ses souvenirs d’apprenti magicien, ces devinettes respectaient une certaine logique. Il déroula plus largement le petit parchemin et le relut.
Ce type d’énigme permettait de découvrir un mot à l’aide d’autres qui le composent. Comme orange, avec orage, rage ou encore rang. La tête représentait alors la première lettre du mot recherché. La queue, la dernière. Et son cœur la lettre centrale. Quant à ses pieds… Allir se perdit un instant dans les profondeurs de sa mémoire. Le nombre de ses pieds marquait celui de ses lettres.
« Bien, avec ça, je devrais pouvoir décrypter ce nouveau message. »